Témoignage de vie

À la fin des années 60, la revue Études publiait, sous le titre Navigants du ciel, le témoignage d’un navigateur  d’Air France qui partageait ses réflexions de chrétien sur son métier. Malgré la distance, ce texte, daté par son auteur  d’avril 1965, ne semble pas avoir pris beaucoup de rides… pour qui a le souci de garder un peu de recul, un peu de discernement pour rester prêt à la rencontre avec Celui qui se révèle dans la brise légère.

Notre vie est la plus décousue qui soit ; aucun horaire fixe, pas de rythme quotidien, départs à n’importe quelle heure, retours idem. Temps de sommeil décalés, souvent en opposition avec les impératifs familiaux. « Papa, c’est le Monsieur qui dort… qui dort le matin, quand on part à l’école, qui a très sommeil, le soir, quand tout le monde est réuni à table, qui ne sera pas là, dimanche, pour faire quelque chose avec nous ; pas là pour les anniversaires, les fêtes etc. » Le téléphone est indispensable pour changer les rendez-vous, les invitations…

Il faut avoir une épouse en fil de fer (et Dieu merci, il en est) pour savoir tout affronter, décider, organiser ; pour ne pas avoir peur, ne pas douter, être toujours prête à dire au revoir, être toujours prête à accueillir.

Le long courrier, c’est le départ perpétuel, la séparation, c’est chaque fois un océan, un désert, un continent, une immensité de séparation. C’est le plus souvent, pour les voyages vers l’est ou l’ouest, des heures de différences qui détruisent toute communauté de pensée dans le temps.

C’est, en dix-sept ans, huit morts et une dizaine d’accidents qui auraient pu être tragiques, sur une moyenne de cinquante navigateurs.

Mais, d’un autre côté, le métier est merveilleux, peut-être le plus prodigieux des métiers. Notre milieu ? A la fois, des machines les plus perfectionnées, les plus magnifiques joyaux que la science a su donner à l’homme, et puis le monde entier, à la limite du cosmos, juste au-dessous des cosmonautes. Beauté indescriptible du monde, lever et coucher du soleil, océans immenses, mers de nuages, nuits étoilées prodigieuses… Nous sommes sans cesse penchés sur le monde et notre métier est fantastique. Un matin à Paris, le même jour à New-York, Montréal, Anchorage, Pointe-à-Pitre, Beyrouth, l’Afrique, l’Amérique du Sud ! Que le monde est beau à découvrir sans cesse ! Personne au monde ne possède le luxe de joie qu’est le nôtre de voir dans toute sa beauté le monde. Notre pain quotidien est le rêve que des millions et des millions d’êtres ne sauront réaliser. Notre tâche quotidienne, c’est l’aventure unique de la vie de millions d’autres humains.

Mais aussi le métier est au-delà d’une certaine limite de l’humain : se gaver des beautés de la Création. Partir toujours sans jamais arriver, dans un renouveau permanent de l’aventure, cela n’est plus très humain. De même, n’avoir ni temps ni rythme. Toucher à tout, butiner les choses, même les plus sacrées, comme l’amitié des êtres rencontrés épisodiquement aux escales, ne pouvoir s’arrêter, être en dehors de la vie courante, ne pouvoir que s’y immiscer, c’est une chose douloureuse.

Psychologiquement ? La peur s’émousse comme la joie. Le temps fuit sans rythme. L’intensité des choses est dominée par une acceptation étrange. Toutes sensations reléguées dans le subconscient pour rendre cette vie possible et supportable en autodéfense. Cette ambiance fabrique un homme qui n’a plus les pieds sur terre, d’une essence étrange, extra-ordinaire.

Nous sommes sans doute les hommes les plus engagés dans ce monde nouveau que crée la technique : Où est le Seigneur dans tout cela ?

Mes conclusions, après vingt ans de métier, peuvent être modifiables, elles sont incomplètes surtout. Les voici.

Ce brave Elie, le prophète, avait raison : c’est dans le vent doux et léger qui caresse la terre que l’homme trouve Dieu, et non dans la tempête, le tremblement de terre ou le feu. Ce brave Pascal avait raison, qui s’effrayait du silence des espaces infinis. Et ce brave Titov , cosmonaute de son état, avait quand même raison, dans un certain sens, de dire qu’il n’avait rencontré dans le cosmos ni Ange ni Dieu.

Nous sommes du monde des fleurs et des femmes et des enfants. Nous sommes de la terre des sourires, des larmes, des cimetières, parce que là se rencontre et se révèle Dieu. Dieu s’est voulu de la terre, c’est là qu’il s’est incarné. Tout le reste, jusqu’à l’infini de l’espace et du temps, sera peut-être un jour humanisé… Peut-être, mais qu’on nous laisse mourir en paix d’ici là !

Notre vie, à la limite des choses et des possibilités, ne s’ouvre que très difficilement à la christianisation. L’homme demain pourra peut-être dire le contraire, mais aujourd’hui, le Christ n’est pas facilement présent dans le cockpit d’un Boeing, même quand on souffre de la fatigue ou de la peur.

Le Christ n’est pas facilement présent dans une chambre d’hôtel à l’autre bout du monde. Nous nous désensibilisons à quitter le monde du sensible séculaire. « Terre des hommes » : jamais titre ne fut plus vrai.

Comment, dans ce métier, vivre en chrétien ? En accrochant le plus souvent sans ferveur une messe et une communion, là où l’on est, en s’y forçant. Il faut noter la découverte merveilleuse de la présence universelle de l’Eglise : messe et communion à Anchorage, Pointe-à-Pitre, Dakar, New-York, Montréal, Rio, Lagos, Belem etc… Notre paroisse est partout ! Belle formule, mais aussi, à la paroisse qui est officiellement la mienne, je suis un monsieur indisponible . A remarquer aussi que les voyages vers l’ouest qui vous permettent de vous lever plus tôt, offrent plus de possibilités d’accrocher une messe, le matin, en semaine, alors que partir vers l’est vous oblige à vous lever plus tard.

Pour ceux qui étaient non chrétiens à l’origine, cette vie ne fait que créer une épaisseur incroyable d’athéisme ou d’indifférence. Comme Adam et Eve se sont trouvés nus dans une sensibilité faussée, l’homme d’aujourd’hui se trouve « scientifiquement athée » dans une compréhension désordonnée des choses.

Pour ceux qui ont eu une culture chrétienne, mais sans plus, c’est l’abandon, non hostile, mais prolongé indéfiniment; il y a la retraite au bout, et l’on verra ; les slogans, les objections antireligieuses classiques forment une barrière qui décourage tout essai de discussion.

Et puis, il y a les hostiles. L’ensemble donne une impression de monolithisme dans l’indifférence éclairée.

Les conclusions sont hélas des plus logiques : pauvre moralité, sens émoussé de la souffrance, égoïsme, divorces, etc…

Remèdes : unir, aider le noyau de ceux qui accrochent, agir dans les ménages, car la plupart du temps, ce sont les femmes qui tiennent les hommes dans la foi. L’idée de la retraite de 36 ou 48 heures (maximum, car les jours en famille sont comptés) est excellente. Il faut, à cette retraite en ménage, du spirituel d’où, en fin de compte, on tirera des conclusions sur les problèmes de la vie des navigants. Retraite en ménage, car c’est dans le milieu familial que le navigant se réalisera et réalisera son salut, et c’est en partant de cette spiritualité qu’il pourra transformer au mieux sa vie en courrier, et parviendra à faire de son incroyable métier l’instrument de son salut. […]

Il faudrait presque imposer aux navigants certaines lectures, sinon intellectuelles, du moins porteuses de vie, intéressantes. Il faut les forcer à penser, les aider à prier. Je crois que l’action viendra par surcroît ; les hommes n’ont que trop tendance à croire que leur devoir est de diriger, prendre en main, sans trop réfléchir. […]

La présence du Seigneur, tout est là. Il faut la faire renaître. Car Dieu nous a créés pour que nous soyons son « milieu ». Il faudrait savoir le porter au bout du monde et dans le cockpit, dans la splendeur de la création, dans la multiplicité de ses œuvres : « Saint, Saint, Saint, le Seigneur, Dieu de l’univers ! » Nous devons être mieux que les autres les prêtres de cette création.

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