Le billet du président

De la vie

L’actualité française nous inflige ces jours-ci quelques sujets fort préoccupants concernant l’avenir de l’humanité. Non, ce ne sont pas les conflits au Moyen-Orient ou en Ukraine, ni le réarmement de l’Europe qui laisse à penser que de vrais conflits armés pourraient demain se rapprocher de nos frontières, ni les problématiques d’insécurité qui diffusent sournoisement le sentiment que la guerre civile est peut-être déjà là…

Les dernières statistiques de populations viennent de démontrer que le bilan des naissances et des décès devrait mener très vite notre pays (donc très probablement la plus grande partie de l’Occident) vers un déséquilibre important, où la proportion des plus de 65 ans dépassera très nettement celle des moins de 20 ans. On pourrait aussi deviser longuement sur le projet de texte sur la fin de vie, qui avance inexorablement dans le processus parlementaire, et qui finira bien par élargir le droit (le devoir ?) de tuer très au delà de ce que le sens commun jugerait indispensable – on n’évoquera même pas ici l’enseignement de l’Eglise…

Mais qu’est-ce que la vie nous a fait pour que nous la tenions pour si peu de chose ? Quel genre de désespoir nous accable pour que nous n’ayons plus envie de la transmettre ?

Dans les années 60, Bob Dylan chantait dans « Masters of War » la peur de mettre des enfants au monde, engendrée selon lui par les multiples conflits locaux, la course aux armements et la menace nucléaire qui pesait sur le monde. La France vivait alors ses « trente glorieuses » et, en dépit du souvenir cuisant de la défaite de 40 et de de sévères déculottées en Indochine et en Algérie, continuait gaillardement à faire croître sa population. Un voisin plus âgé me confiait l’autre soir, lors de la petite fête annuelle : nous avons perdu beaucoup d’insouciance ; nous sommes devenus peut-être trop raisonnables, bref, nous aurions perdu confiance…

Dans ces mêmes années 60, un autre chanteur, moins connu, Donald Fagen, chantait les merveilles du monde à venir : nous vivions tous éternellement jeunes, riches et en bonne santé grâce au progrès technologique, pendant que les machines feraient le boulot et prendraient les décisions. Le bonheur ! Sauf que… d’une certaine façon, nous y arrivons… et que c’est l’Ennui et la Misère par excellence qui se profilent à l’horizon. Pour être heureux, Baden Powell avait bien vu qu’un scout de fait être actif et utile. Et vivre du travail de ses mains.

L’ennui guette le pilote de ligne : comment occuper ces longues heures de croisière passées à surveiller les automatismes et à chercher les informations (situation des terrains de déroutement potentiel en cas de pépin…) ? Heureusement, périodiquement, une bonne séance de simulateur vient lui rappeler comme son rôle est important quand la situation se dégrade, comme on a besoin de toutes ses compétences, y compris celles qui relèvent de l’artisanat qu’au fond de lui il chérit tant : le pilotage manuel… Bref, on ne va pas sortir l’humain de la boucle demain !

Mais voilà comment un gamin qui aurait dû devenir un ingénieur de pointe rêve de devenir mécanicien pour vieilles bagnoles (oui, c’est du vécu…) ! Regarder devant ? Mais c’est pas marrant !

L’autre, mon frère… Ils n’ont jamais été aussi nombreux, ni aussi lointains d’ailleurs. Les infos, les films, les séries, les réseaux sociaux me font vivre chaque jours de nouvelles vies, belles, moches, ou simplement tellement ordinaires… Quel besoin ai-je de m’intéresser à mon collègue, à ce voisin ou à ce parent puisque je suis noyé sous l’abondance, oscillant entre fascination et indigestion ? Mais c’est que seul ce contact physique, ce regard, cette voix, cette présence en bref, donne vraiment le sentiment d’exister ! Que l’on se rappelle ces longs mois de confinement qui ont fini par accoucher de tant de cauchemars…

La peur ! La peur du Mal… D’autant plus que les menaces se font chaque jour plus nombreuses, plus sournoises : tu prends ta voiture ? Tu n’achètes pas bio ? Tu manges de la viande ? Tu prends l’avion ? Tu te repaîs de séries ou de films en streaming ? Tu fais des enfants ? Tu réchauffes la planète ! Bientôt, la Terre connaîtra le sort de Vénus, bien trop chaude et invivable, alors qu’il y a quelques millions d’années… C’était à coup sûr le paradis.

Tous coupables ! Le mal, jadis, c’était l’autre : Hitler, Staline, Mao, Poutine, Trump, et tous leurs affidés qui les suivent et les encouragent dans leurs penchants criminels ! Sans compter tous ces sombres imbéciles qui ne pensent pas comme moi et qui précipitent ce monde à sa perte. Oui, mais là… il faut se rendre à l’évidence, il me faut prendre ma part : il y a en moi du mal, aussi… Et s’il y en avait plus que je ne l’imagine ?

C’est désespérant ! Et en plus, il faudrait faire des enfants, qui vont se confronter à ce cauchemar dont on n’arrive pas à faire le tour, sans avoir la certitude que nous leur laisserons les outils pour faire face ?

La confiance…

Ferais-je encore confiance en l’avenir ? Non, si cet avenir est sans Dieu. Oui, le Mal est en nous, mais Dieu est plus grand que ce Mal, et le Christ l’a vaincu sur la croix. Nous courrons après le plaisir et le confort, et nous touchons aux limites. Il reste l’Amour, tellement plus exigeant, mais seul à même de nous combler. N’est ce pas lui d’ailleurs qui, d’ailleurs, donne son sens à la vie ? Être utile, c’est déjà aimer. Mais où l’amour trouvera-t-il à s’exercer si la vie disparaît ?

Seigneur, tu nous as confié la Vie, l’univers et toute ta Création. Mais sans Toi, nous en perdons le sens. Rends-nous le goût de nous émerveiller, donne-nous ton Esprit saint, que nous soyons renouvelés dans notre capacité à servir.