De la mission…
« Je m’appelle Zangra et je suis lieutenant au fort de Belonzio qui domina la plaine, d’où l’ennemi viendra, qui me fera héros ! »
Une des chansons de Jacques Brel qui l’ont rendu célèbre. On sait toute l’affection que le grand Jacques portait au monde militaire et quelques unes de ses figures fourvoyées… Comment ces quelques paroles sont-elles revenues me trotter dans la tête ?
J’ai fait partie de cette génération de la fin de la guerre froide : un récent ouvrage d’un de nos grands anciens évoquait cette période d’engagement absolu sur fond de détermination totale, appuyée sur notre dissuasion nucléaire, où l’Armée de l’air perdait en moyenne un avion et un pilote par mois à l’entraînement. A l’entraînement… Cela en dit long sur l’état d’esprit qui régnait. De même que les américains ont été ébranlés par la totale abnégation des kamikazes japonais dans le Pacifique, l’Union soviétique savait à quoi s’attendre si l’envie lui prenait de faire déferler ses blindés au travers de la trouée de Fulda !
Contrairement à nos ainés qui ont combattu pendant les guerres mondiales, en Indochine ou en Algérie, nous n’avons pas connu le feu. Nous avons connu le doute face à notre infériorité numérique et qualitative (bien que celle-ci se fut révélée plus tard bien exagérée), nous avons tenu notre place, mais, comme Zangra, nous ne sommes pas devenus des héros. Qui se souvient du film de Schoendoerfer : « les sentinelles du matin » ?
Je ne peux m’empêcher d’évoquer cela lorsque l’Église, notre mère, nous appelle à la mission et à partir vers les périphéries. Voilà bien ce à quoi notre belle association est vouée : certes, le milieu aéronautique (que ne l’a-t-on évoqué ici !), ce ne sont pas des barres de HLM hantées par des islamistes (où des associations comme le Rocher oeuvrent humblement, mais dans la lumière de l’Esprit), c’est un milieu très pragmatique (« réglementaire, réalisable, raisonnable, rentable »), où l’on se méfie un peu des grandes idées, et où la spiritualité paraît incongrue. Il paraîtrait que l’âne a soif, mais franchement, il n’en a pas l’air !
Qu’aurait dû faire Zangra pour devenir héros ? Sortir à l’extérieur du fort avec quelques cavaliers ? Patrouiller de longues heures sans trouver le contact ? Monter à son tour des embuscades ? Pousser jusqu’à infiltrer l’ennemi avec un commando ? Il ne faut pas être un vieux militaire pour comprendre qu’on ne fait pas facilement un pilote de Rafale ou d’Airbus avec le spectateur lambda du « Temps des Hélices ». Et cela nous renvoie à la parabole des talents : quels sont mes talents ? C’est une autre chronique.
L’Église est pleine de ces (plus ou moins) héros du quotidien qui ne sont pas sortis du fort grimés en Rambo, mais qui ont tenu les remparts avec plus ou moins de trouille au ventre, patrouillé les rues la nuit pour tenter à grand peine de faire un peu reculer les ténèbres. Parfois, une petite sortie timide… Il me semble que le grand Saint François de Sales, bien conscient de nos limites, nous conjurait d’être déjà le sel de la terre là où nous étions, avant de jouer aux héros.
Vous avez échappé à une chronique mariale pas très bien fichue, mais je reste confondu devant le contraste entre la grande humilité de la Sainte Famille, dont les Évangiles ne nous disent somme toute pas grand-chose, et ce qu’elle a accompli en mettant au monde et accompagnant jusqu’à l’âge adulte Jésus Fils de Dieu. Quelques lignes, un « comblée de Grâce » qui dit presque tout, un simple « oui », et le monde fut sauvé, et Marie devint notre modèle à tous.
Je pourrais aussi évoquer la figure du Père Jacques Hamel. Plus près de moi, la figure de mon beau-père, Claude, décédé d’un cancer il ya un an. Prototype du grand taiseux, « chef » d’une famille nombreuse où il fallait composer avec une mère très, très présente… Figure un peu contestée par les enfants. Pas un pilier d’église, mais profondément croyant, il a vécu ses derniers jours en proie à un combat spirituel manifeste ; il s’est abandonné et est parti en paix : ses enfants et les pièces rapportées en ont été profondément impressionnés. Être témoin et tenir jusqu’au bout.
« Veillez, car vous ne savez ni le jour, ni l’heure » : nous rêverions d’être des héros, dans le service de la France, dans la Foi, mais le talent n’est pas au rendez-vous, ou bien l’heure n’est pas encore venue. Seigneur, ne nous laisse pas entrer dans la tentation de « l’à quoi bon ». Mais, comme Marie, quand tu voudras nous faire signe, donne-nous ces dons de l’Esprit Saint qui nous font tellement défaut
C’est désespérant ! Et en plus, il faudrait faire des enfants, qui vont se confronter à ce cauchemar dont on n’arrive pas à faire le tour, sans avoir la certitude que nous leur laisserons les outils pour faire face ?
La confiance…
Ferais-je encore confiance en l’avenir ? Non, si cet avenir est sans Dieu. Oui, le Mal est en nous, mais Dieu est plus grand que ce Mal, et le Christ l’a vaincu sur la croix. Nous courrons après le plaisir et le confort, et nous touchons aux limites. Il reste l’Amour, tellement plus exigeant, mais seul à même de nous combler. N’est ce pas lui d’ailleurs qui, d’ailleurs, donne son sens à la vie ? Être utile, c’est déjà aimer. Mais où l’amour trouvera-t-il à s’exercer si la vie disparaît ?
Seigneur, tu nous as confié la Vie, l’univers et toute ta Création. Mais sans Toi, nous en perdons le sens. Rends-nous le goût de nous émerveiller, donne-nous ton Esprit saint, que nous soyons renouvelés dans notre capacité à servir.
